Avant d’être le symbole de New York que le monde entier reconnaît, cet emplacement du Midtown Manhattan abritait quelque chose d’aussi grandiose à son époque : le Waldorf-Astoria, le plus grand hôtel du monde. Il a fallu démolir un palace pour ériger un colosse. L’histoire de l’Empire State Building commence bien avant les premières pelleteuses, dans un récit d’ambitions démesurées, de rivalités personnelles et d’un calendrier de construction qui défie encore aujourd’hui toute logique. Bâti en pleine Grande Dépression, inauguré alors que les bureaux de Manhattan se vidaient, moqué avant d’être adulé, percuté par un avion militaire, immortalisé par King Kong : peu d’édifices au monde concentrent autant de rebondissements. Voici l’histoire complète de l’Empire State Building, celle qu’on vous raconte rarement dans les guides touristiques classiques.
Avant l’Empire State Building : l’hôtel Waldorf-Astoria et la Cinquième Avenue
Au début du XIXe siècle, l’emplacement de l’actuel Empire State Building n’était qu’une ferme. En 1827, John Thompson y cultivait ses terres, loin de l’agitation de la ville qui se développait vers le bas de Manhattan. Mais New York grandissait vite, et la famille Astor, l’une des dynasties les plus puissantes des États-Unis, racheta progressivement ces terrains pour y établir sa résidence.
C’est sur ce même sol que William Waldorf Astor fit construire l’hôtel Waldorf en 1893, un établissement de luxe qui fit immédiatement sensation sur la Cinquième Avenue. Quatre ans plus tard, en 1897, son cousin John Jacob Astor IV fit ériger juste à côté l’hôtel Astoria, relié au premier par une galerie intérieure. L’ensemble formait alors le Waldorf-Astoria, le plus grand hôtel du monde avec plus de 1 000 chambres. L’adresse était prestigieuse, la clientèle fortunée, et l’établissement incarnait tout le faste de la Belle Époque américaine.

Mais les villes évoluent, et les fortunes aussi. En 1928, le site est vendu à la Bethlehem Engineering Corporation pour 16 millions de dollars. La démolition du Waldorf-Astoria débute la même année. Un hôtel légendaire cède la place à un chantier, et bientôt, à quelque chose de bien plus grand encore. Le Waldorf-Astoria, lui, fut reconstruit quelques années plus tard sur Park Avenue, où il trône encore aujourd’hui.
Ce passage d’un symbole à un autre, d’un palace hôtelier à un gratte-ciel monumental, dit beaucoup sur l’ambition sans limites de New York. La Cinquième Avenue au croisement de la 34e rue allait devenir l’adresse la plus photographiée du monde.
La course au plus haut gratte-ciel du monde
Les années 1920 à New York ressemblaient à une partie d’échecs entre milliardaires, jouée à coups de béton et d’acier. Chaque promoteur voulait sa tour, et surtout la plus haute. C’est dans ce contexte d’euphorie économique et d’ego surdimensionnés que naît le projet qui deviendra l’Empire State Building.
Au cœur de la rivalité, on trouve deux hommes que tout oppose mais qu’une même obsession réunit : dominer le skyline de Manhattan. Walter Chrysler, le magnat de l’automobile, était en train de faire ériger son Chrysler Building sur Lexington Avenue. En face, John J. Raskob, ancien directeur financier de General Motors, voulait faire encore mieux. La compétition entre les deux hommes allait donner naissance à une course architecturale sans précédent.
Chrysler avait un coup dans sa manche : il fit assembler en secret une flèche en acier inoxydable à l’intérieur de son immeuble, puis la fit surgir au dernier moment pour atteindre 319 mètres, dépassant ainsi le 40 Wall Street qui venait tout juste d’être achevé. Une manœuvre digne d’un roman. Mais Raskob n’allait pas se laisser faire si facilement.

La légende veut que lors d’une réunion préparatoire, Raskob ait sorti un crayon, l’ait posé debout sur une table et demandé à ses architectes : « Jusqu’où peut-on faire monter ça ? » Vraie ou enjolivée, l’anecdote illustre parfaitement l’état d’esprit du projet. En 1929, Empire State, Inc. est créée. Alfred E. Smith, ancien gouverneur de New York et candidat malheureux à la présidence des États-Unis, est nommé à la tête de l’opération. Son rôle : donner un visage respectable et médiatique à cette ambition démesurée.
Le programme initial prévoyait un immeuble de 80 étages. Il en aura 102. New York allait s’offrir le bâtiment le plus haut du monde.
La construction : 410 jours pour bâtir un colosse
Le chantier de la construction de l’Empire State Building débute officiellement le 17 mars 1930. Ce qui suit tient de l’exploit industriel autant que de l’aventure humaine. En moins de 14 mois, une équipe de bâtisseurs va faire sortir de terre 102 étages sur l’un des terrains les plus chers du monde.
Les architectes choisis sont le cabinet Shreve, Lamb & Harmon. William Lamb, qui supervise la conception, s’inspire notamment du Reynolds Building de Winston-Salem, en Caroline du Nord, pour les lignes Art déco du projet. L’esthétique est sobre, verticale, efficace. Chaque détail est pensé pour aller vite sans sacrifier la solidité.
Et vite, c’est peu dire. Au pic du chantier, 3 400 ouvriers travaillent simultanément sur le site. Le rythme moyen atteint 4,5 étages par semaine, soit presque un étage par jour ouvrable. Pour tenir ce calendrier, les matériaux arrivent à flux tendu : un système de wagonnets sur rails court à chaque étage pour acheminer les pièces directement là où elles sont nécessaires, sans perdre une minute.

Parmi les ouvriers, une communauté se distingue par son sang-froid légendaire : les Mohawks de Kahnawake, une réserve près de Montréal, au Canada. Ces travailleurs amérindiens, déjà réputés pour leur travail sur les ponts du Saint-Laurent, n’avaient pas le vertige. On les retrouvait à marcher sur des poutres à plusieurs centaines de mètres de hauteur avec une aisance qui laissait les autres sans voix.
Les conditions de travail étaient périlleuses. Cinq ouvriers meurent officiellement pendant le chantier, un chiffre étonnamment bas pour l’époque et pour l’échelle du projet. L’ensemble de la construction coûte 41 millions de dollars, une somme colossale mais bien en dessous du budget initial de 50 millions, la Grande Dépression ayant fait chuter les coûts des matériaux et de la main-d’œuvre.
Le 1er mai 1931, l’Empire State Building est inauguré. Le président Herbert Hoover allume symboliquement les lumières depuis Washington en appuyant sur un bouton télégraphique. New York a son colosse. Le monde a son nouveau bâtiment le plus haut.
L' »Empty State Building » : un démarrage difficile
L’ironie de l’histoire, c’est que l’Empire State Building est né au pire moment possible. Le krach boursier d’octobre 1929 avait tout emporté : les fortunes, la confiance, et surtout la demande en bureaux à Manhattan. Les promoteurs du projet le savaient, mais il était trop tard pour faire marche arrière.
À l’inauguration, une large partie des 257 000 mètres carrés de bureaux était vide. Les locataires potentiels n’avaient pas l’argent, ou préféraient attendre des jours meilleurs. La presse new-yorkaise, toujours prompte à surnommer ce qu’elle observe, ne manqua pas l’occasion : le bâtiment fut rapidement baptisé « Empty State Building », jeu de mots cruel sur « empty » (vide) et « Empire ». Le plus grand immeuble du monde ressemblait à une coquille creuse.
Ce qui sauva financièrement le projet dans ces premières années difficiles, ce n’est pas la location de bureaux, mais l’observatoire. Les visiteurs affluaient pour monter au sommet et contempler New York de là-haut. Les recettes de l’observatoire devenaient une bouée de sauvetage pour les comptes du building. Une ironie supplémentaire : c’est le tourisme, et non les affaires, qui permit à ce temple du capitalisme de survivre à ses premières années.
Il fallut attendre les années 1940 et la reprise économique liée à la Seconde Guerre mondiale pour que le taux d’occupation remonte sérieusement. Mais même pendant les années creuses, l’Empire State Building exerçait une fascination irrésistible. Les New-Yorkais le regardaient, les touristes le photographiaient, et Hollywood, très vite, allait s’en emparer.
King Kong et la culture populaire : comment l’Empire State Building est devenu une légende
Deux ans à peine après l’inauguration, l’Empire State Building entre dans la légende cinématographique. En 1933, le film King Kong des réalisateurs Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack montre un gorille géant escalader la façade du bâtiment avant d’être abattu par des avions au sommet. La scène est absurde, spectaculaire, inoubliable.
Ce moment de cinéma fait quelque chose de décisif : il transforme un immeuble de bureaux en personnage. L’Empire State Building n’est plus seulement un exploit d’ingénierie, c’est un décor dramatique, un symbole de grandeur et de fragilité à la fois. Hollywood avait compris ce que les urbanistes savaient déjà : ce bâtiment raconte quelque chose sur la condition humaine.
Des dizaines de films et séries vont suivre. Sleepless in Seattle (1993) avec Tom Hanks et Meg Ryan en fait le lieu d’un rendez-vous romantique qui marqua toute une génération. An Affair to Remember (1957), Independence Day (1996), Elf (2003) : chaque genre s’approprie le building à sa façon.
En 2011, une étude menée par l’Université Cornell confirme ce que tout le monde pressentait : l’Empire State Building est le bâtiment le plus photographié au monde. Avant les cathédrales, avant les palais royaux, avant n’importe quel autre gratte-ciel. C’est une donnée qui dit tout sur la place qu’il occupe dans l’imaginaire collectif mondial.
Aujourd’hui encore, quand quelqu’un dessine New York de mémoire, il dessine presque toujours la silhouette de l’Empire State Building. Pas le One World Trade Center, pas le Rockefeller Center. Lui. Toujours lui.
Le crash du bombardier B-25 en 1945 : le jour où un avion a percuté l’Empire State Building
Le 28 juillet 1945, par un matin de brouillard épais sur Manhattan, un bombardier B-25 Mitchell de l’armée américaine percute le 79e étage de l’Empire State Building. Le pilote, le lieutenant-colonel William Franklin Smith Jr., avait été prévenu des mauvaises conditions météorologiques mais avait décidé de tenter sa chance. À 9h40, l’avion disparaît dans la façade nord du building.
L’impact est dévastateur à l’endroit du choc. Les deux moteurs de l’avion se détachent et partent dans des directions opposées : l’un traverse le bâtiment de part en part et atterrit sur le toit d’un immeuble voisin, l’autre tombe dans une cage d’ascenseur. L’incendie qui suit ravage plusieurs étages. Le bilan est de 14 morts, dont les trois membres d’équipage et onze personnes présentes dans le building.
Mais l’histoire la plus incroyable est celle de Betty Lou Oliver. Cette jeune femme, ascensoriste dans le building, est grièvement blessée par l’explosion. Les secouristes la placent dans un ascenseur pour la descendre rapidement. Ils ignorent alors que les câbles de la cabine ont été endommagés par le crash. L’ascenseur dégringole depuis le 75e étage jusqu’au sous-sol. Betty Lou Oliver survit, sauvée en partie par les câbles entortillés qui ont amorti la chute. Ce plongeon reste à ce jour le record mondial de survie à une chute en ascenseur selon le Guinness Book.
La résilience du building est tout aussi remarquable. Malgré un impact d’une violence extrême, la structure portante n’est pas compromise. Le lundi suivant, l’Empire State Building rouvre ses portes. Il avait fallu moins de 48 heures pour nettoyer, sécuriser et reprendre le cours normal des activités. En pleine guerre, Manhattan n’avait pas le temps de s’arrêter.
Records, rivalités et reconquête du sommet
De son inauguration en 1931 jusqu’en 1970, l’Empire State Building règne sans partage comme le bâtiment le plus haut du monde. Près de quarante ans au sommet, un record de longévité dans cette catégorie que nul autre immeuble n’a approché depuis. Pendant ces décennies, il incarne à lui seul l’idée même du gratte-ciel américain.
En 1970, les Twin Towers du World Trade Center, alors en construction, dépassent sa hauteur. New York se dote d’un nouveau skyline, et l’Empire State Building perd son titre. Beaucoup crièrent à la trahison. D’autres dirent que la ville avait tout simplement grandi.
Personne n’aurait imaginé ce qui allait suivre. Le 11 septembre 2001, l’effondrement des tours du World Trade Center rend involontairement à l’Empire State Building son titre de bâtiment le plus haut de New York, pendant plus d’une décennie. Un retour au sommet dans les circonstances les plus tragiques qui soient. New York portait le deuil, et son symbole historique se retrouvait à nouveau seul en haut du skyline.
Ce statut prend fin en 2012 avec l’achèvement du One World Trade Center, qui atteint 541 mètres avec son antenne. L’Empire State Building, lui, culmine à 443 mètres antenne comprise. La défaite en hauteur ne change rien à son statut symbolique.
En 1994, l’American Society of Civil Engineers (ASCE) le classe parmi les sept merveilles du monde moderne, aux côtés du tunnel sous la Manche, du viaduc de Millau ou du Canal de Panama. Une reconnaissance qui dépasse largement la simple course aux records.
L’Empire State Building aujourd’hui
Loin d’être un monument figé dans son passé, l’Empire State Building a fait l’objet d’un ambitieux programme de rénovation et de modernisation au cours des dernières années. La transformation la plus visible, et la plus spectaculaire la nuit, est certainement son nouveau système d’éclairage.
L’immeuble est désormais équipé d’un système LED capable de produire 16 millions de couleurs, remplaçant l’ancien éclairage aux projecteurs. Chaque soir, la tour se pare de teintes différentes selon les événements, les saisons ou les causes qu’elle souhaite mettre en lumière : rouge et vert pour Noël, orange et noir pour Halloween, bleu et blanc pour Hanouka, ou encore des illuminations spéciales pour les victoires sportives locales. Observer l’Empire State Building s’allumer depuis le Midtown ou depuis Brooklyn le soir est devenu un rituel en soi.
Les observatoires ont été entièrement rénovés. Le 86e étage, celui qu’on connaît depuis toujours avec sa terrasse extérieure, a été modernisé pour offrir une expérience plus fluide et plus immersive. Un nouvel observatoire a été ouvert au 102e étage, tout en haut, pour ceux qui veulent aller encore plus loin. Le 2e étage accueille désormais une exposition permanente sur l’histoire et la construction du building, avec des documents d’archives, des photographies et des témoignages de l’époque.
Sur le plan environnemental, l’Empire State Building a également fait office de pionnier. Un vaste programme de rénovation énergétique lancé à la fin des années 2000 a permis de réduire significativement sa consommation d’énergie, notamment grâce au remplacement des fenêtres et à l’amélioration de l’isolation thermique.
Chaque année, l’immeuble accueille environ 2,5 millions de visiteurs aux observatoires, ce qui en fait l’une des attractions payantes les plus fréquentées des États-Unis. Et chaque année, au mois de février, se tient l’Empire State Building Run-Up, une course à pied qui consiste à gravir les 1 576 marches de l’escalier intérieur jusqu’au 86e étage. Un événement qui attire des coureurs du monde entier, dont certains bouclent la montée en moins de dix minutes.
Les chiffres clés de l’Empire State Building
Pour saisir ce que représente vraiment l’Empire State Building, rien ne vaut quelques chiffres bien choisis :
- Hauteur : 381 mètres jusqu’au toit, 443 mètres avec l’antenne
- Nombre d’étages : 102 étages au total
- Nombre de fenêtres : 6 514
- Poids de la structure en acier : 60 000 tonnes
- Nombre d’ascenseurs : 73
- Durée de construction : 410 jours
- Coût de construction : 41 millions de dollars en 1931
- Visiteurs annuels : environ 2,5 millions aux observatoires
- Code postal : 10118, un code postal qui lui est entièrement dédié
- Titre : classé parmi les 7 merveilles du monde moderne par l’ASCE en 1994
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête : l’Empire State Building est l’un des seuls immeubles au monde à disposer de son propre code postal. Une façon, parmi tant d’autres, de mesurer l’empreinte qu’il laisse sur la ville.
Malgré les records battus par le One World Trade Center ou les nouveaux gratte-ciel de Billionaires’ Row qui redessinent le skyline de Midtown, l’Empire State Building reste le symbole de New York dans l’imaginaire collectif planétaire. Aucun autre bâtiment de Manhattan ne concentre autant d’histoires, d’émotions et de résonances culturelles. La meilleure façon de comprendre tout cela, c’est encore de monter à l’observatoire du 86e étage au coucher du soleil, de regarder la ville s’étendre à l’infini dans toutes les directions, et de penser à tous ceux qui ont fait ce même geste depuis 1931. L’histoire de l’Empire State Building, finalement, continue de s’écrire à chaque visite.